Lorsque le jour s’endort, lorsque chacun regagne son logis, fatigué d’avoir passé la journée à accomplir ses tâches, lorsque les bruits s’étouffent pour laisser place aux chants et murmures de la nuit; une ombre se glisse jusqu’à la forêt.

Cette ombre, c’est celle de Léon. Un petit homme sans âge. Il a les jambes courtes et l’allure maladroite. Un visage ridé dont on ne retient qu’une chose: de grands yeux sombres et rieurs. Des yeux lumineux comme la nuit et profonds comme le silence. La seule trace de légèreté sur ce visage fripé.

Léon semble avoir du mal à se déplacer. Comme si le macadam de la rue était trop dur pour ses frêles mollets, comme si le béton des immeubles étouffait son corps, l’empêchait de se développer. Léon semble rassemblé sur lui-même. Rassemblé en lui-même.

Pourtant, Léon trotte, il se faufile entre les voitures stationnées, entre les poubelles gavées et les crottes de canidés. Il se dirige vers la forêt oubliée, celle où on ne met plus les pieds. Cette forêt sombre que les enfants ont laissée. Ils ne vont plus construire de cabane dans ses arbres, ni chercher ses trésors entre leurs racines. Non, les enfants de cette ville ont reçu de leurs parents un trésor bien plus précieux, un patchodouceur.

Le patchodouceur est offert aux enfants dès leur naissance. Cette petite sphère pelucheuse et lumineuse est collée derrière l’oreille droite des petits. Lorsqu’ils pleurent, elle fredonne des airs rassurants. Lorsqu’ils ont peur, elle leur montre des images toutes douces. Lorsqu’ils s’ennuient, elle leur raconte des histoires fantastiques. Grâce à cet outil, les enfants n’ont plus besoin de jouer, le patchodouceur joue pour eux ; ils n’ont plus besoin de rêver, le patchodouceur rêve à leur place. Les enfants peuvent rester sagement dans leur chambre. Plus de cris, plus de bagarres, plus de rires ni de chansons. Les parents ne sont plus accaparés par leurs rejetons. Ils n’ont plus besoin de crapahuter, de chatouiller, de câliner ni de disputer. Ils peuvent se consacrer à leur pâtaboulot, cet engin qui leur permet de travailler en restant chez eux. Plus de perte de temps en déplacements inutiles, ils sont rentables.

Lors de la journée hebdomadaire de repos, parents et enfants sortent de chez eux pour aller en famille au grand centre-commercial de la ville où ils peuvent acheter tout ce dont ils n’ont pas encore besoin. La liste est définie chaque semaine par le pâtaboulot. Plus besoin de réfléchir, d’établir de liste de courses, plus de frustration, plus de désirs.

Oui, les habitants de la ville vivent leur vie paisiblement. Ils n’ont vraiment pas besoin de la forêt oubliée.

 

1. Patchodouceurs et Pâtaboulots

 

 

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